28 augustus 2016

Un incident évité de justesse

C’est arrivé à mi-chemin entre l’hôpital et l’appartement. C’était la deuxième fois que j’effectuais ce trajet en m’aidant d’une béquille. Un excellent exercice, m’avait dit le kinésiste, mais l’effort m’avait épuisé. J’avais le bras droit qui maugréait de douleur, le mollet gauche était à deux doigts d’être pris par une crampe. Il faisait poussiéreux et chaud. Je m’étais promis de déguster un verre de bière bien fraîche en arrivant.

« Bonjour Pépé, t'as pas une cigarette ? » C'était un de nos semblables, d'origine africaine, âgé d'environ seize ans, qui se tenait devant moi. À ses côtés se tenaient un autre adolescent, venant manifestement d'un peu plus au nord, et, par ordre décroissant de taille, un petit rouquin. Ils portaient chacun leur casquette de baseball la visière tournée vers l'arrière, la chemise pendant hors du pantalon, comme il est de rigueur aujourd'hui dans certains groupes. Une barge chargée de sable passait sur le canal. Il n'y avait pas âme qui vive dans les environs immédiats.

« Non, je ne fume pas, désolé, » répondis-je. À mes pieds gisait l'emballage déchiré de quelque chose qui avait dû être halal. Et aussi des mégots en pagaille, un briquet vide et un morceau déchiré d'un dépliant de chez Aldi.

"Peut-être vous avez cinq euros ? » insista-t-il. L'adrénaline éloigna la crampe. Ce brusque changement d'attitude me fit me redresser un peu sur ma chaise. Cela devenait une conversation intéressante. J'avais déposé tout près de moi le livre de Wim Kayser intitulé « Van de schoonheid en de troost » (de la beauté et de la consolation), que je lisais en attendant que ce soit mon tour. De brèves considérations à propos de la tristesse, de la joie, de l'émerveillement, des courants de pensée. Je percevais de quelle façon le plus âgé des trois évaluait la situation. La place sous le pont était déserte. Au-dessus, la circulation grondait en passant sur le tablier du viaduc. On s'entendait à peine parler.

Et voilà qu'arriva un couple de personnes âgées sur leurs vélos électriques. L'homme bien en tête, comme il se doit, et elle, suivant à trois mètres environ. Il contourna les jeunes gens, mit pied à terre. « Tout va bien ! » lança-t-il, répondant à sa propre question. « Ce jeune homme me demandait si je pouvais lui changer cinq euros, » lui répondis-je, « mais hélas, je n'ai pas un sous en poche. » « Ah, mais ça sera réglé tout de suite », répondit-il et gara son vélo.

C'est alors que les jeunes gens décidèrent tout à coup que le moment était venu de quitter les lieux. Leurs vélos trop petits étaient déposés un peu plus loin contre les buissons.

Aujourd'hui, un an après, le garçon africain est assis en face de moi dans la salle d'attente. Il a grandi de dix centimètres. Il a la cheville dans le plâtre. Il n'entend ni ne voit rien : les oreilles rabattues, les yeux fermés, comme s'il était en trance. C'est alors qu'il s'aperçut de ma présence. Il me reconnut et me dit, avec un sourire éclatant :

« Bonjour Pépé. »

Marc van Impe

Source: MediQuality

08:09 Gepost door Marc van Impe | Permalink | Commentaren (0)

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