28 januari 2016

Le chagrin caché du médecin

On ne s’imagine pas le nombre de médecins qui, pris par l’émotion, ne peuvent toujours retenir leurs larmes alors qu’ils prodiguent des soins. Une enquête néerlandaise effectuée auprès de 7.776 médecins indiquent qu’un quart des médecins versent de temps en temps une larme en présence de l’un ou l’autre patient.

La profession médicale est une occupation davantage chargée d'émotion que d'autres professions. Les plus affectés par le stress émotionnel sont les oncologues, les gynécologues, les gériatres et les pédiatres. Ils sont en effet aussi les porteurs les plus fréquents de mauvaises nouvelles.

Comment les médecins vivent-ils cette situation? J'en connais qui se réfugient dans le cynisme et qui évitent tout contact «humain», ils donnent l'impression extérieurement d'être froids et insensibles, mais le soir à l'abri de leurs portes closes, quand dort le reste de la maisonnée, ils se réfugient dans un air de Bach et dans un ou plusieurs verres d'alcool. 

Dans le café que je fréquente de temps à autre à Bruxelles, situé à l'ombre du grand Schuman, j'entretiens volontiers, de temps en temps, des conversations avec un médecin qui travaille dans les cliniques toutes proches du parc. L'homme tient à chaque fois à me faire le récit de ses dernières expériences.

Si d'aventure un cas a présenté des difficultés, s'est mal terminé, il faut absolument qu'il me l'explique du début à la fin, comme si j'étais un de ses confrères, il évoque une alternative et d'autres possibilités, aligne ensuite les raisons pour lesquelles il n'a pas suivi certaines pistes, me parle des antécédents du patient et termine en sombrant dans un énième verre de Jameson.

Heureusement que sa compagne prend le volant et est large d'esprit. Plusieurs médecins dans mon entourage plus ou moins proche s'en sont allés l'année dernière. Ils ont eux-mêmes décidé de mettre fin à leurs jours. Le stress émotionnel, les pressions excessives du travail et surtout l'absence d'une caisse de résonance, d'une oreille attentive, leur étaient devenus insupportables. Dans ces moments-là, le fait de donner des coups de pied enragés aux pneus de sa voiture ne suffit plus. La voiture devient un instrument de suicide.

Et il y a encore plus que la mort d'un patient. Les médecins qui sont appelés à comparaître devant le conseil de discipline, qui doivent se justifier devant le Conseil Médical, ou qui sont contraints de se présenter devant les pandores de la maréchaussée de l'INAMI, s'y retrouvent généralement seuls. Les plaintes sont le plus souvent anonymes et infondées mais les dégâts émotionnels n'en sont pas moins importants. Les sentiments du médecin plongé dans ce genre de situation difficile sont rarement évoqués dans les couloirs des hôpitaux.

Le chagrin caché du médecin est un réel problème. Les patients décédés et les éventuelles erreurs font rarement l'objet de conversations entre médecins et dans l'hôpital. Mais le médecin a lui aussi ses émotions. Un hôpital de Groningue a décidé de briser ce tabou.    

Le Centre Médical Universitaire (UMC) de Groningue permet donc aux collègues d'engager entre eux des conversations à propos des fautes qu'ils ont commises ou des situations difficiles qu'ils ont vécues. La culture de l'introversion fait que de très nombreux médecins ont du mal à admettre qu'ils sont émotionnels, ou sont personnellement touchés et impliqués dans leur travail, explique Jan Jaap Erwich, gynécologue et président de la commission des calamités dans le cadre des soins aux patients de l'hôpital. 

L'équipe de soutien aux pairs qui existe à l'UMC Groningen depuis quelques années est composée de 35 médecins et de 40 membres du personnel infirmier. C'est le seul hôpital qui a pris les dispositions nécessaires à une telle échelle pour que les collègues puissent se soutenir. Si un incident survient quelque part dans l'hôpital, les médecins, le personnel infirmier et d'autres prestataires de soins doivent le signaler eux-mêmes.

Ils reçoivent alors un coup de fil de l'équipe de soutien. Ce type de situation survient environ 130 fois par an. L'équipe n'enquête pas elle-même sur les calamités: il n'y a pas d'enregistrement des cas ni de citation à comparaître et le secret professionnel est de rigueur. Les médecins et le personnel infirmier posent des questions de base à leurs collègues: comment allez-vous? Vous mangez bien, vous buvez bien, vous dormez bien? Thera Links, interniste et membre de l'équipe: «Nous sommes là pour le bien-être de nos collègues. Cette main posée sur l'épaule n'est pas habituelle, mais est fort appréciée.» 

La chirurgienne Liesbeth Jansen prit la décision de raconter à ses collègues les différents aspects de la procédure disciplinaire qui avait été ouverte contre elle – l'équipe de soutien aux pairs n'existait pas encore à cette époque.  Elle parla franchement et ouvertement au cours d'une "discussion axée sur les complications" ainsi nommée et qui a régulièrement lieu entre médecins afin de leur permettre de s'enrichir de leurs expériences mutuelles. Il y avait soixante consoeurs et confrères dans la salle.

Après avoir parlé de l'opération, Liesbeth Jansen révéla qu'elle était poursuivie par des proches et qu'elle avait dû comparaître devant le collège disciplinaire médical. Jansen: «Un silence de mort s'abattit sur la salle. Après cette discussion, je remarquai qu'un nombre plus important de personnes étaient en proie à des sentiments de culpabilisation ou de honte après une complication – qu'ils aient pu y faire quelque chose ou non. Par la suite je reçus encore des semaines durant des courriels et des petites tapes sur l'épaule, des collègues entraient dans mon bureau pour me parler de leurs propres expériences douloureuses. Ils n'en avaient jamais parlé jusqu'à alors, et osaient subitement le faire. C'est alors que je vis qu'il y avait beaucoup de chagrin caché dans l'hôpital.»  

Marc van Impe

Bron: MediQuality

16:05 Gepost door Marc van Impe | Permalink | Commentaren (0)

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